Une espèce de déperdition constante du niveau normal de réalité.

Si je parle ou si j’écris je témoigne de ma vision du monde. Plus encore quand je photographie les visages de ceux que je rencontre. Parmi les images il y a des miracles mais aussi des épouvantes que je me contente de révéler. La posture du créateur est singulière, il s’agit de revendiquer un rapport au monde. Au milieu d’une forêt de signes je poursuis mon cheminement qui emprunte beaucoup aux croyances primitives attachées aux œuvres humaines. Je crois en l’existence des images, en leurs puissances cachées. Ce qui pourrait ressembler à une profession de foi est en fait une évidence pour le photographe que je suis.

Les prolégomènes passés je peux me permettre d’autres assertions plus précises concernant mon approche du portrait. Le dispositif optique que je construis s’apparente plus à un piège à chimères qu’à une simple caméra. L’attente pour moi est essentielle et le modèle la ressent physiquement, de ce temps passé il reste un substrat que je m’emploie à saisir. Et puis il y a cette mise en scène, ce petit théâtre des réalités qui se joue à trois, le sujet, l’appareil et l’opérateur. Ce que je développe aujourd’hui ce sont mes capacités cognitives à même d’influencer l’émergence des épreuves. Et un tel projet n’est pas tout à fait rationnel ou ne s’encombre pas de justification didactique. Une phrase d’Antonin Artaud tirée de l’Ombilic des Limbes correspond assez bien à ma façon de percevoir les choses: « Une espèce de déperdition constante du niveau normal de la réalité ». Et peut-être que finalement je me reconnais dans cette perte.

Christophe Cellier.